Aratta : les Sumériens n'ont pas inventé l'écriture

Aratta : les Sumériens n'ont pas inventé l'écriture

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Retour sur les fouilles archéologiques de Jiroft, en Iran, qui ont mis en évidence l’existence d’un royaume inconnu vieux de 5 000 ans, aux vestiges d’une exceptionnelle richesse. Revenons maintenant sur ces découvertes exceptionnelles (dont la divulgation remonte à août 2003) et sur leur importance dans l'Histoire des civilisations.

Sur la place centrale de la ville de Djiroft en 2005 on pouvait lire : tout ce que nous avons, nous le devons à la Révolution ... !

Depuis longtemps, des objets très anciens d'origine mal définie, alimentaient des collections et des galeries aux Etats Unis, en Europe et en Asie. Ces œuvres ont fini petit à petit par attirer l'attention des experts archéologues. Les enquêtes menées par ceux-ci, les ont orientés de fil en aiguille vers les douanes iraniennes.

Pendant l'année 2001, le gouvernement iranien avait été averti à plusieurs reprises.  A la suite de longues investigations, des fonctionnaires des douanes iraniennes ont fini par révéler que des bandes parfaitement organisées, en relation avec les villageois de certaines régions de l'Iran, ont sorti du pays en toute illégalité des milliers d'objets en terre cuite ou céramique. A la suite de ces révélations, les archéologues iraniens réagirent et se mirent à la recherche d'échantillons de ce type d'objets sur les sites de fouilles.  Ces recherches minutieuses eurent comme conséquence de focaliser l'attention des archéologues iraniens sur la région de la rivière Halil (Halil roud), à une vingtaine de kilomètres au sud de la ville de Djiroft, où de pauvres villageois démunis s'étaient partagé une grande superficie en zones bien définies et chacun fouillait et  creusait sa propre zone ; chaque famille s'était approprié une surface d'environ 6 mètres par 6 mètres. Chaque fois que les archéologues s'approchaient de ces zones, ils étaient pourchassés et éloignés par les villageois.

A la poursuite de la filière des contrebandiers, des maisons privées furent perquisitionnées dans les villes de Bardsir, Djiroft, Bandar Abbas et Téhéran, et des milliers d'objets antiques furent retrouvés.

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Ce n'est qu'en février 2003 que, finalement, le gouvernement envoie l'armée sur les lieux pour déloger les villageois et mettre fin à leurs excavations. Ensuite, un groupe d'archéologues, sous la direction de Monsieur Youssef Madjidzadeh, est envoyé sous la protection de l'armée.

Malgré les 'labourages' effectués par les villageois pendant deux ans ou plus, Madjidzadeh se rend tout de suite compte de l'importance des découvertes ; il fait immédiatement inviter les plus grands experts mondiaux des civilisations de Sumer et d'Ilam, en particulier : Holly Pittman (université de Pennsylvanie), Jean Perrot (chercheur du CNRS), Carl Lamberg-Karlovsky (professeur à l'université de Harvard).

Ces experts découvrent que les zones 'fouillées' par les villageois correspondent à l'immense cimetière d'une ville ancienne ; en effet les objets pillés correspondent le plus souvent aux offrandes qui étaient placées dans les tombes avec les défunts ; dans chaque tombe, on trouve en moyenne 50 à 60 objets différents. Le malheur c'est que les fouilles maladroites et inconscientes des villageois ont complètement réduit en poudre tous les ossements qui sont pour les experts les meilleurs indicateurs de l'identité et du style de vie des populations anciennes ; il est donc aujourd'hui très difficile de se prononcer dans ce domaine.

Madjidzadeh et son équipe continuent leur recherche plus au sud le long du Halil roud et, avec stupéfaction, rencontrent de plus en plus de vestiges. Au final, le nouveau site découvert s'étend sur une surface de 50 kilomètres de large et 400 kilomètres de long, depuis Djiroft jusqu'aux marais de Djazmourian, avec des villes, des cimetières et une immense ziggurat ; les vestiges étudiés indiquent clairement qu'il s'agit là d'une civilisation remontant à 3000 et 4500 années avant notre ère (donc antérieure aux civilisations de Sumer et d'Ilam) ; on peut donc parler de la découverte d'une autre Mésopotamie.
 

L'importance des vestiges


Les œuvres trouvées, coupes, boîtes, vases, récipients divers, sont en terre cuite ou en pierre (généralement de la chlorite), ornées de motifs géométriques ou de dessins en relief merveilleux représentant des animaux sauvages ou domestiques, des végétaux divers (souvent des palmiers), et décorées de turquoises, lapis lazuli , jade et autres pierres colorées semi-précieuses ; sur beaucoup de récipients (en particulier sur des boîtes cylindriques en chlorite) on distingue nettement l'allure d'édifices à 2 ou 3 étages.

Beaucoup d'autres objets sculptés affichent des représentations d'athlètes ou de héros et d'animaux divers, le plus souvent aigles, bouquetins, scorpions, lions, serpents, chèvres, vaches. Ces représentations de la nature, d'animaux domestiques et d'humains, ajoutées à la découverte d'antiques grains de céréales, incitent les experts à penser que les gens du Halil roud menaient une vie citadine associée à des activités agricoles, pastorales, artisanales et artistiques.

Les scènes de chasse, de guerre ou les objets relatifs à de telles activités, ne sont jamais représentés sur aucun des vestiges retrouvés. 

 

Les sceaux


Holly Pittman est une spécialiste des sceaux de Mésopotamie ; elle pense que la plupart des sceaux découverts appartenaient à des commerçants venus d'autres régions jusqu'à Djiroft pour acheter des marchandises et ceux-ci utilisaient leurs sceaux pour authentifier leurs marchandises. Le grand nombre de sceaux retrouvés et leur extrême diversité montre l'importance commerciale que pouvait avoir l'antique Djiroft sur le continent.

De nombreux poids ont aussi été retrouvés ; petits mais de tailles très diverses, ils servaient à peser précisément les pierres et objets précieux. De part cette accumulation de sceaux et de poids, Holly Pittman est persuadée que "Djiroft" fut une sorte d'«eldorado» pour les commerçants de l'époque.

Depuis de nombreuses années, les archéologues découvraient en Egypte, Afghanistan, Tadjikistan, Turkménistan et Mésopotamie, des objets précieux dont ils ignoraient l'origine ; les découvertes de "Djiroft" ont maintenant mis ces experts sur une piste sérieuse pour résoudre ces énigmes.

aratta12.jpgAratta-reconstitution Ziggourat

Les ziggurats


La plus ancienne ziggurat jusque là découverte date de la fin du troisième millénaire avant notre ère (sans doute vers - 2100) et se trouve en Mésopotamie, à Uruk , sa base est un carré de 120 mètres de côté

La ziggurat découverte en 2003 à Konar Sandal, au bord de la rivière Halil, révèle une base carrée de 400 mètres de côté et date du milieu du quatrième millénaire avant notre ère

Une modélisation géophysique (par mesure de la résistivité du sol) a été entreprise sur le Tépé de Konar Sandal durant l'hiver 2005 ; cette investigation démontre l'existence, au-dessous des vestiges actuellement explorés et sur une profondeur de 12 mètres, d'autres couches archéologiques dont l'ancienneté augmente bien sûr avec leur profondeur.

L'écriture


Des échantillons d'écriture sur des morceaux de brique cuite ont été trouvés sur le site du Tépé de Konar Sandal ; d'après les experts, cette écriture linéaire (non symbolique) - rédigée par assemblage de petits traits - est différente et antérieure aux plus anciennes écritures trouvées en Mésopotamie, qui elles, s'apparentent plutôt au style cunéiforme.

L'ancienne Aratta


Depuis des années déjà, les archéologues avaient rencontré sur les tablettes d'argile de Mésopotamie le nom d'un royaume Aratta, sans ne jamais avoir trouvé aucun indice de cette civilisation.  Ces tablettes racontent l'existence d'un royaume très riche et très convoité par les sumériens, Aratta. Le grand roi d'Uruk (sans doute Ur-Nammu) envoie un messager vers Aratta, au nom de la grande déesse Inanna ; il désire s'octroyer les richesses et le savoir-faire du peuple d'Aratta pour embellir les temples consacrés à la grande déesse.
Même l'itinéraire du messager du roi d'Uruk est scrupuleusement décrit : de Suse vers Anshân, puis vers l'est à travers sept montagnes ...
Madjidzadeh et son équipe ont l'intime conviction que l'itinéraire du messager n'est autre que celui qui part d'Uruk jusqu'aux rivages du Halil roud.

 sumer-parle-d-aratta.jpgSumer parle d'Aratta

Ainsi, les découvertes de "Djiroft" ouvrent un nouvel horizon pour les  civilisations antiques de l'Orient.  Aujourd'hui, archéologues et orientalistes affirment d'une voix  commune que  dans le domaine  de l'Histoire ancienne des peuples, il y a deux époques : celle d'avant et celle d'après les découvertes de "Djiroft" ; l'Histoire des civilisations va devoir être réécrite.

Au sujet de la construction du barrage de Sivand, le régime de la république islamique n'a jamais entendu la moindre protestation, qu'elle vienne d'institutions culturelles internationales ou d'intellectuels et scientifiques iraniens ; aux dernières nouvelles, le remplissage du barrage devait avoir lieu en 2007 et les vestiges historiques de la région devait disparaître... Est-ce-que,  sur les lieux du site archéologique des gorges de Bolaghi, ces messieurs ont quelque chose à cacher sous les eaux ?

Il semble que l'inondation en question a été repoussée au maximum : voici un article mis à jour en mai 2010 de l'Institut Français de Recherche en Iran

L’Iran oriental
 
Les autorités iraniennes souhaitent le développement de coopérations archéologiques internationales, tout en précisant leurs priorités scientifiques et patrimoniales : les régions peu étudiées comme la partie orientale de l’Iran, et également les sites menacés par le développement économique, routes, barrages, urbanisation qui doivent être étudiés par des fouilles de sauvetage.

Jusqu’à une date récente, peu de missions iraniennes et étrangères ont travaillé dans la moitié orientale de l’Iran. Des chercheurs des deux pays collaborent déjà sur des programmes spécifiques à Jiroft, Sialk et Shahr-e Sokhte et, depuis le tremblement de terre de Bam, sur cette ville et sa région, ou encore, au travers de missions conjointes, à Nishapur.
 

1. Fouilles de sauvetage et études d’urgence

La modernisation de l’Iran menace des sites archéologiques, comme dans tous les pays. L’étude en urgence des sites menacés dont la plupart sont amenés à disparaitre, pour faire place aux nouvelles infrastructures, est un processus légitime et parfaitement reconnu par l’UNESCO. Seuls les sites importants ou les vestiges dignes d’être mis en valeur pour le public sont maintenus dans le cadre de ces projets. 

 L’Organisation du Patrimoine culturel et du Tourisme se charge d’envoyer des équipes archéologiques iraniennes pour organiser les fouilles de sauvetage. Lorsque le projet est important, elle fait appel à la coopération internationale. Le projet de barrage de Sivand près de Pasargades en est un exemple récent. Il a entraîné la mise en place par l’ICHTO d’un programme de fouilles de sauvetage auquel participent depuis 2004 des équipes mixtes de l’Iran et de cinq pays : Allemagne, France, Italie, Japon, Pologne. De même, la reconstruction de Bam s’accompagne de recherches archéologiques intensives qui donnent déjà des résultats importants et inattendus ; des spécialistes français participent à cet effort, architectes et restaurateurs (CRATerre) et archéologues.

2. Reconnaissance de surface de Pasargades et de son territoire. (depuis 1999)

-Programme : 

 

 

Le Fars central à l’époque achéménide, occupation de l’espace et circulation au cœur de l’empire achéménide, recherches de surface à Pasargades (voir aussi programme de Marvdasht, autour de Persépolis).

L’objectif est de reconnaître l’organisation de l’espace de la résidence de Cyrus et de l’éventuelle ville associée ; le site de quelque 300 hectares apparaît aujourd’hui comme un espace vide sur lequel sont distribués une demi-douzaine de monuments à 300 ou 800 m de distance les uns des autres. On a souvent défini, à tort selon les hypothèses de la mission, la résidence de Cyrus comme un vaste campement pourvu de quelques monuments de prestige en pierre.

Ce projet à l'origine répondait à la demande iranienne de constituer le dossier d’inscription du site au Patrimoine mondial, ce qui a été fait en 2004
La mission mène des prospections de surface, archéologiques, géophysiques, topographiques et photographiques (par ballon et cerf-volant) sur le site de Pasargades et ses environs. Au delà- du site, l’exploration de la vallée du Tang-i Bulaghi, la voie la plus directe vers Persépolis, a été entreprise en 2001 pour relever les structures visibles, en particulier deux canaux, en partie taillés dans le roc, en partie construits, qui ont été intégralement relevés. Cette opération a été ensuite intégrée au programme des fouilles de sauvetage du barrage de Sivand.

3. Premiers peuplement humains, provinces de Yazd, Téhéran et Mazandéran

 

- (depuis 2002)

-Programme : 

 

Le territoire iranien est une zone charnière pour la compréhension des peuplements humains au cours du Pléistocène ; par exemple, au Pléistocène supérieur, les questions de l’origine des hommes modernes en Eurasie et des cultures du Paléolithique supérieur se posent de façon cruciale. Le Programme Paléoanthropologique Franco-Iranien (FIPP) a été entrepris en 2002 pour apporter de nouveaux éléments de réponse, par des données de terrain de régions peu exploitées.

C’est en Alborz Central que les recherches du FIPP se sont concrétisées par la découverte de localités paléolithiques inconnues jusque-là, aux environs des villes de Amol (Mazandaran) et de Damavand (Téhéran). Parmi les localités découvertes, le FIPP a concentré ses activités sur le site de Garm Roud 2 (Mazandaran) situé à 15km au Sud-Est de la ville de Amol : en effet, il s’agit d’un site en stratigraphie, attribué au Paléolithique supérieur et datant de la fin du OIS-3 ; il est le seul de cette nature connu dans un diamètre de 1000 km. Une fouille programmée sur plusieurs années y a été initiée en 2006.

Les activités de terrain du FIPP sont l’occasion de former de jeunes chercheurs iraniens, formation qui se poursuit par un enseignement à la Faculté des Sciences Sociales de l'Université de Téhéran et qui se déroule, pour certains étudiants, sur la réalisation d'un doctorat en France.

7. Fouilles et études environnementales à Shahr-i Sokhte

-Programme : 

 

Shahr-e Sokhte est une ville importante entre la fin du 4e et la fin du 3e mill. aux confins orientaux de l’Iran, dans une zone aride. Par sa position, elle a joué un rôle majeur dans les échanges à longue distance à l’âge du Bronze entre l’Asie centrale et l’Afghanistan d’une part, la Mésopotamie et l’Egypte d’autre part. Après d'importantes fouilles italiennes (1967-1978), S.M.S. Sajjadi (ICAR) a repris des fouilles et a invité M. Casanova à collaborer avec sa mission.

Les objectifs du programme conjoint sont de réexaminer la stratigraphie et le cadre chronologique du site et d’interpréter les données concernant l’exploitation, la production et la circulation des ressources.
Les efforts se portent actuellement avant tout sur les zones industrielles du site, en particulier le quartier des artisans, où des sondages antérieurs ont mis en évidence des ateliers lapidaires où étaient travaillées les pierres fines (lapis lazuli, turquoise, albâtre).
Par ailleurs, la mission française se propose de renouveler avec le concours de spécialistes les études environnementales.

9. Fouilles de sauvetage

Dans le cadre de sa politique de recherche et de préservation du patrimoine archéologique, l'Organisation du patrimoine culturel, du tourisme et des arts traditionnels de l'Iran a lancé en 2004 un grand programme international de fouilles de sauvetage dans le Tang-i Bulaghi, occasionné par l'achèvement du barrage de Sivand, à 17km au sud de Pasargades. Sur place, ce programme a été fortement appuyé par le Centre de Recherche Persépolis-Pasargades.

Six missions conjointes ont été formées par des équipes iraniennes et des équipes étrangères (deux d'Allemagne, une de quatre autres pays: France, Italie, Japon et Pologne). Chaque équipe a effectué deux à trois saisons de un mois en 2005, 2006 et début 2007. Dans cette vallée, constituée d'une gorge étroite et d'une petite plaine de 9 x 3 km, une douzaine de sites archéologiques ont été largement fouillés, mettant au jour des installations de différentes périodes, mais principalement néolithique, Ve-IVe millénaires (Période Bakun), achéménide, sassanide et islamique.

L'ensemble des travaux a donné des résultats considérables, spectaculaires parfois (nombreux fours  et tombes de la période Bakun, bâtiments achéménides de différentes fonctions, plusieurs installations sassanides de pressage du raisin). L'intensité des recherches menées fera du Tang-i Bulaghi une des régions les mieux étudiées en Iran au plan archéologique.

 

 

 

Apparaissant dans une période de développement en plein milieu d’un axe Mésopotamie-Indus, Jiroft pourrait bien être le lien manquant, surtout quand des objets produit dans une pierre locale se retrouvent éparpillés aux quatre coins du monde. Sans compter des thèmes iconographiques très récurent dans le monde mésopotamien, comme la maîtresse des animaux, les hommes-scorpions ou encore les bouquetins, en passant par une architecture de cité circulaire agrémentée d’une ziggourat.

On trouve quelques bribes d’informations supplémentaires dans la Mésopotamie de Roux sur le fonctionnement d’Aratta tel qu’il est conté dans le cycle d’Enmerkar, le fondateur légendaire d’Uruk à Sumer.

« Ce pays d’Aratta était gouverné par un roi-prêtre entouré de hauts fonctionnaires (auxquels les scribes sumériens donnent, bien entendu, les titres correspondants dans leur propre pays) et adorait une grande déesse (baptisée par eux Inanna) et un dieu-pasteur (baptisé Dumuzi). Il était riche en or, argent et pierre de toute sortes, mais pauvre en grain, et tout tourne autour des difficultés que rencontraient les rois d’Uruk pour obtenir ces richesses et du chantage qu’exerçaient sur eux les souverains d’Aratta. »

Enmerkar et le seigneur d’Aratta est disponible en anglais sur le site de l’ETCSL.

Yves Herbo, S, F, H,  02-2012 - up 06-2015

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